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La Paire de Rayons au Pays du Soleil Levant

Rétrospective de mon voyage à vélo de Séoul à Tokyo

La Paire de Rayons au Pays du Soleil Levant

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L’appel du départ

C’était au matin calme du 24 septembre 2023, le moment que j’avais imaginé et rêvé depuis des mois, voire des années. J’allais enfin me lancer dans cette pérégrination sur selle. À la seule force de mes mollets, pour un voyage à vélo, partant de Séoul jusqu’à Tokyo, avec pour seule règle celle que mon père me disait : “Profite de chaque coup de pédale.”

Desktop View Le point de départ à Inchéon, proche de Séoul

Et sous ces premiers coups de pédale, je me demandais si je n’étais pas tombé sur la tête. Non pas tombé littéralement, le casque bien en place, mais avec cette question soudaine : pourquoi m’étais-je lancé dans ce voyage d’apparence inconfortable ? Qui ou quoi avait pavé le chemin de ce rêve ? Était-ce ces récits de voyageurs, de Nicolas Bouvier à Louis Nucéra ou bien Ibn Battûta ? Était-ce le petit rêveur astronaute d’Antoine de Saint-Exupéry ? Était-ce ces bandes dessinées japonaises qui, depuis mon enfance, m’incitent à l’aventure et à la quête de soi ? Tous ces rayons d’inspiration, conservés dans ma tête, semblaient tourner avec les rayons de mes roues. Et pourtant, même aujourd’hui, je ne saurais donner une réponse unique à ce “Pourquoi ce voyage ?”

“Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait.” — Nicolas Bouvier, L’usage du monde (1963)

Mais alors, pourquoi avoir choisi en particulier le vélo comme moyen de déplacement ? Comme Claude Marthaler, je dirais simplement parce que le vélo est paisible et pacifique. Ce choix était aussi une volonté de préserver les paysages que je traverse, de laisser le moins de traces possibles, autant sur le chemin que dans l’air. On pourrait dire que les kami, ces esprits de la nature vénérés au Japon, m’avaient à l’œil et méritaient mon respect. Conscient du récent surtourisme1 qui frappe encore le Japon, je voulais montrer qu’il était possible de visiter ces contrées d’une manière respectueuse, plus durable et sociale.

Desktop View Le petit prince et le renard à Busan (Corée du Sud)

Aussi, comme l’écrit David Le Breton, le vélo était pour moi la véritable expérience de la liberté, une source inépuisable d’observations et de rêveries. Cette liberté de se faufiler dans n’importe quel chemin, de se créer son propre itinéraire, c’est la jouissance d’un mouvement sans limites. Bien que le vélo puisse paraître lent pour traverser un pays, il rend la rencontre humaine plus rapide et plus naturelle. Une invitation à flâner à hauteur d’homme, à demeurer dans la sensorialité du monde.

“Existe-t-il plus vrai silence que celui d’une bicyclette cheminant dans la paix du soir et nous laissant entendre d’une manière imperceptible le bruit de ses rayons ?” — Pierre Sansot, Chemins aux vents (2000)

Le chemin comme Sensei

La découverte de l’imprévu et de la sérendipité

Un chemin presque improvisé, traversant d’abord la Corée du Sud de Séoul jusqu’à Busan, puis une liaison en ferry pour rejoindre le Japon de Fukuoka jusqu’à la ville tentaculaire de Tokyo.

Desktop View Le trajet parcouru durant 50 jours

Durant un voyage, on fait tous face aux imprévus, souvent même avant le départ : un train annulé, un chargeur incompatible entre les pays, une route impraticable qui oblige à changer d’itinéraire… Ces nombreux imprévus qui se glissent sur notre chemin subitement, nous déstabilisent sur le moment même, et, accumulés, finissent par nous pousser dans nos retranchements. En voyage à vélo, vous pouvez bien vouloir tout contrôler mais le monde nous rappelle notre impuissance. Une crevaison, un câble de frein qui lâche en pleine descente, un manque d’eau ou de nourriture, un arrêt forcé sur la route suite à l’essoufflement d’une montée (dont on n’y échappe pas avec un pays comme le Japon, où 63 % du territoire est recouvert de montagnes). Ces imprévus se dressent comme des nids-de-poule, disséminés sur notre route sans prévenir.

Mais, avec du recul, on apprend que ces creux et ces bosses façonnent notre voyage. Ces petits soucis mécaniques m’ont poussé à franchir la porte de vélocistes, affrontant une nouvelle difficulté : la barrière de la langue. Mais cette contrainte m’a ouvert une nouvelle porte : le vélociste, curieux de mon voyage, m’a invité à passer la nuit chez lui. Là, par hasard, je rencontre sa femme, qui apprenait le français depuis cinq ans. Mes arrêts imprévus m’ont valu d’autres rencontres : cet homme m’apercevant par la fenêtre m’a invité avec un grand sourire pour un petit déjeuner avec sa famille ; ou encore cette déshydratation qui m’a conduit dans un konbini (supérette japonaise), où j’ai rencontré un autre voyageur français, Colin, venu au Japon à vélo depuis Lyon, après avoir traversé l’Europe et l’Asie.

Desktop View Le volcan Sakurajima en éruption, une belle surprise

Ces imprévus, ces difficultés, se transforment souvent en découvertes ou rencontres inattendues. On découvre alors la sérendipité, où chaque obstacle semble receler une occasion cachée.

Finalement, l’imprévu est un bon compagnon pour le voyageur à vélo.

Leçons d’endurance et de l’antifragilité

La partie du voyage à Shikoku (semblable à la Creuse vu de la France) a été celle où je me suis le plus retrouvé seul, et cela m’a été bénéfique. Être seul face aux problèmes du quotidien permet de mieux se connaître. Je repense à ces moments où, dans les montagnes reculées, des montées interminables me testaient au-delà de mes limites physiques. À chaque nouvelle pente, la difficulté semblait me repousser un peu plus loin. Parfois, je perdais le contrôle, je m’énervais contre la dureté du parcours, la chaleur étouffante, la fatigue qui s’accumule… Et puis, quelques minutes après, je regrettais d’avoir réagi ainsi. Je me demandais pourquoi je m’étais emporté pour si peu. Peut-être la fatigue, le manque d’eau, ou simplement la chaleur écrasante. Mais en y méditant, je me rendais compte que le véritable problème ne résidait pas dans ces éléments extérieurs, mais en moi-même.

Ce constat m’a rappelé une chose essentielle : jamais le tonnerre n’a permis de faire pousser les récoltes, c’est la pluie qui s’en charge. M’énerver ne changerait rien. Face à mes difficultés, même celles qui me paraissaient insurmontables, j’ai appris qu’il fallait plutôt rester calme, respirer, et accepter la situation. S’asseoir un instant, observer, et laisser les choses couler, comme l’eau d’une rivière.

Desktop View La forêt de bambous d’Arashiyama, à Kyoto

Nicolas Bouvier disait : « On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait ou vous défait. » Cette phrase a pris tout son sens pendant mon voyage à vélo. Les défis rencontrés m’ont appris sur mes limites physiques et ma façon de réagir face à l’adversité. Chaque difficulté, chaque imprévu, m’a poussé à affiner l’antifragilité, un concept développé par Nassim Nicolas Taleb. Contrairement à la simple résilience, l’antifragilité désigne la capacité à tirer profit du désordre et de l’incertitude pour s’améliorer. J’ai ainsi compris qu’il fallait parfois s’arrêter, accepter l’inconfort et trouver des moyens de continuer sans me laisser abattre. Ce voyage m’a permis de développer cette forme d’antifragilité, en transformant les défis en opportunités de progression.

En fin de compte, l’endurance ne réside pas seulement dans la capacité à aller de l’avant malgré la fatigue ou la douleur, mais aussi dans la capacité à rester serein, à lâcher prise et à accepter ce que l’on ne peut pas contrôler.

Et au fond, apprendre à se connaître soi-même, n’est-ce pas le but ultime du voyage ?

La philosophie du voyage lent

“La lenteur n’est pas un synonyme de paresse, mais d’attention.” — Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur (1998)

Le vélo (hors électrique) dépend uniquement de vos ressources : de l’énergie de vos jambes et de vos muscles pour avancer. En pédalant, vous actionnez le plateau, qui entraîne la chaîne, le pignon, puis la roue, qui vous propulse en avant. C’est ainsi qu’on avance, au rythme que l’on choisit.

Le voyage à vélo, par essence, est un voyage lent. Il nous invite à ralentir, à observer, et à vivre pleinement l’instant présent. En prenant le temps de pédaler chaque kilomètre, de voir le paysage se dévoiler progressivement, on se déconnecte de la frénésie du quotidien. Après quelques jours sur les routes paisibles de la Corée, j’en oubliais même quel jour on était. Le voyageur à vélo devient maître de son temps et de son parcours.

La lenteur nous rend disponibles aux rencontres et à la contemplation des lieux. Je m’arrêtais souvent dans des endroits où la voiture ne pouvait pas s’aventurer, comme au-dessus d’un pont pour observer la douceur de la rivière qui l’enjambait, ou encore lors de ces pauses d’admiration, appelées momijigari, dédiées à l’observation du changement de couleur des feuilles d’érable (tradition partagée aussi au printemps pour le hanami, la floraison des cerisiers).

Desktop View Le pont Kazurabashi d’Iya (Shikoku)

Dans un monde où tout s’accélère, où l’on court sans cesse après le temps, le voyage lent devient une forme de résistance. C’est un retour à l’essentiel, à la simplicité. La lenteur n’est pas l’opposée de la rapidité, mais une autre manière de percevoir le monde. Le temps devient alors familier, presque intime. On apprend à l’écouter et à en savourer chaque instant.

Libérés de la vitesse, de l’agitation, et du besoin de tout contrôler, nous nous reconnectons à notre propre rythme et à notre capacité d’adaptation. Loin des pressions extérieures, nous retrouvons la maîtrise de notre temps.

Le voyage lent est une invitation à ralentir pour mieux comprendre et apprécier le monde qui nous entoure, à accepter le présent et à vivre pleinement chaque moment. Cette philosophie nous encourage à redécouvrir la beauté de l’instant, à trouver la sérénité dans le mouvement, et à écouter patiemment les leçons que la route nous réserve.

La sagesse du détachement et de la légèreté

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre, mais il faut aussi savoir s’arrêter pour reprendre son souffle. » — Albert Einstein

Le voyageur à vélo est aux antipodes de la quête de performance, mais plutôt en quête d’authenticité, de simplicité, et d’une sagesse nourrie par le détachement. Chaque coup de pédale rapproche de la nature et de la complexité du monde qui nous entoure. Ici, le détachement n’est pas une fuite mais une manière d’accepter que certaines choses échappent à notre contrôle. Loin des obligations et attentes sociales, on apprend à se délester du superflu, à vivre pleinement l’instant, sans rien en attendre en retour.

Desktop View Le temple Nanzoin et son Bouddha couché

Dans une société qui glorifie la productivité incessante, ce voyage m’a permis de réaliser que ralentir et se détacher de la performance pouvait en réalité nous fortifier. Ce n’était ni un rejet de ma vie quotidienne ni une fuite de mon travail qui m’ont poussé à partir ; c’était pour renouer avec ce qui donne de l’énergie et du sens. Ce voyage était un exercice de robustesse, une acceptation de la “contre-performance” pour mieux avancer ensuite. À l’image de la méthode Pomodoro qui rend productive grâce aux pauses régulières, ou de l’entraînement physique où la récupération fait toute la différence, ce voyage m’a appris la valeur de ces moments de pause.

Chaque arrêt, chaque recul m’a permis de voir autrement, d’apprécier davantage ce que j’avais laissé derrière moi et de nourrir ce que j’étais en train de construire. J’ai appris que la lenteur et le détachement ne sont pas des obstacles à la progression mais des clés pour mieux avancer, que ce soit sur la route ou dans la vie.

Rencontres culturelles

« Les voyageurs n’ont ordinairement pour observer que les lunettes qu’ils ont apportées de leur pays et négligent entièrement le soin d’en faire retailler les verres dans les pays où ils vont. De là tant de mauvaises observations. » — Jean Potocki

Tout ce que j’ai raconté, j’aurais pu l’expérimenter dans mon propre pays, la France. Mais j’avais cette volonté de provoquer et de faire trembler la vie, en choisissant l’inconfort. En continuant le voyage d’Ibn Battûta (1325), qui, durant trente années, est parti du Maroc pour atteindre les confins de l’Asie jusqu’en Chine. En m’inspirant de cette quête, j’ai pris la suite de l’intrigue, décidé à partir à l’autre bout du monde, là où le soleil se lève avant tout autre : l’Asie de l’Est.

Ma traversée de la Corée du Sud a duré une dizaine de jours, tandis qu’au Japon, j’ai passé quarante jours à explorer ses multiples facettes.

J’ai pu observer les différences culturelles entre ces deux pays. Tout d’abord, le sens de la route : en Corée du Sud, comme en France, on roule à droite. Au Japon, c’est l’inverse, la conduite se fait à gauche. Ce choix est probablement influencé par les samouraïs2, qui portaient leur sabre à gauche et marchaient naturellement à gauche pour éviter que leurs sabres ne s’entrechoquent.

Desktop View Le Pavillon d’or, à Kyoto

Dans ces deux pays, j’ai compris que la rhétorique n’avait pas sa place dans la vie quotidienne. L’impression que tout s’exprime par le silence et les petits gestes. Tout conflit est évité par chacun, personne ne viendra vous faire des leçons sur votre comportement, comme traverser le passage piéton au rouge. Mais les regards silencieux sur vous vous feront immédiatement regretter votre bêtise.

Au début, on se pose des questions, on se demande pourquoi ils fonctionnent différemment de chez nous. Puis, on apprend à retailler les verres de ses lunettes et à voir le monde sous un angle différent.

Ce voyage m’a permis d’observer les deux façons de penser, entre la pensée orientale et occidentale. Venant d’Europe avec mon esprit « Ten » (天), cartésien et structuré, j’ai découvert petit à petit la pensée « Ma » (間), une approche différente du monde.

La pensée Ma (間), une vision orientale du monde qui :

  • Valorise les relations, les interconnexions entre les choses
  • Voit le monde comme un flux continu, un processus
  • Considère que tout est interdépendant
  • Met l’accent sur l’harmonie et l’équilibre
  • Accepte la coexistence des contradictions
  • Privilégie une approche holistique, globale

La pensée Ten (天), une vision occidentale qui :

  • Se concentre sur les points fixes, les objets individuels
  • Cherche à diviser, catégoriser, classifier
  • Valorise la logique binaire (vrai/faux)
  • Met l’accent sur la précision et la définition
  • Cherche à résoudre les contradictions
  • Privilégie une approche analytique, séquentielle

Quand, avec mon vélo, j’ai eu des problèmes mécaniques à Kagoshima, ma réaction initiale a été typiquement « Ten » : identifier le problème, chercher la solution la plus directe, réparer et repartir. Mais la réponse locale a été différente : le vélociste a d’abord considéré l’ensemble de la situation : la météo, l’heure tardive, ma fatigue, avant de suggérer une approche qui prenait en compte tous ces éléments. Le « problème » du vélo n’était qu’un aspect parmi d’autres dans un tableau plus large.

Desktop View Vue sur le mont Fuji depuis Fujiyoshida

Ma façon occidentale de voyager cherchait toujours le « point d’intérêt » suivant. Mais en Asie de l’Est, j’ai appris à apprécier l’entre-deux. Un soir, à l’auberge japonaise, je disais à l’aubergiste que je n’avais pas vu ni fait grand-chose de ma journée. Elle m’a souri et m’a répondu : « Tu as pédalé toute la journée sous le spectacle des feuilles d’automne, tu as vu plein de couleurs : verts, rouges, jaunes, oranges, marrons. N’est-ce pas suffisant ? »

Cette réponse a changée ma perception : le voyage n’était plus une collection de points et de lieux à relier, mais un flux continu d’expériences.

Retour à soi

Ce voyage, au-delà des paysages et des kilomètres, s’est transformé en une aventure humaine où chaque rencontre a laissé une trace indélébile et profonde. Les visages croisés, les sourires échangés, et même les rencontres inattendues.

Revoir, par le plus grand des hasards, certains voyageurs, des semaines ou des mois plus tard, dans une même auberge ou dans une autre ville, a été une source de surprise et de connexion. J’ai vite compris que le monde était petit, comme si pour me remercier, les kami s’amusaient à remettre les mêmes personnes sur notre chemin. Aussi, je me souviens à Tokyo, dans une petite ruelle, ce restaurant choisi par hasard, ou je rencontre ce célèbre catcheur que j’admirais enfant, Chris Jericho.

C’est l’humain qui est finalement au cœur de cette expérience, de nos voyages, de nos vies. Ces rencontres m’ont inspiré, m’ont surpris, et parfois, elles ont changé ma perception, ajoutant une nouvelle couche à ma vision du monde.

Desktop View Les rencontres humaines représentent la flamme du voyage

Cette aventure m’a offert plus que des souvenirs : elle m’a appris à comprendre et à embrasser les différences culturelles avec plus de nuance, à m’inspirer durablement de personnes formidables, et à saisir les leçons silencieuses que chaque coup de pédale m’apportait. J’avais bien saisi à la fin de mon voyage ce qu’on mon père m’avait dit « Profite de chaque coup de pédale, c’est ta seule règle ».

De retour dans ma vie personnelle et professionnelle, je me rends compte que ce voyage m’a donné un sens de l’ouverture et de l’adaptation, une sensibilité à des détails que je n’aurais peut-être jamais remarqués autrement.

Enfin, il m’a reconnecté à une passion d’enfance que j’avais longtemps laissée au placard : le vélo. Reprendre le guidon, retrouver cette liberté de mouvement, et sentir à nouveau l’appel de la route m’a ramené à une joie simple et pure.

Une forme de retour à soi, éveillée par cette aventure rayonnante, portée par mes deux roues.



Pour les plus curieux, j’ai publié une série de vidéos sur cette chaine YouTube.


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